Ivoirité: le retour du serpent de mer!

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Le concept d'ivoirité est de retour en Côte d'Ivoire

Le 05 juin dernier, au cours d’une rencontre à sa résidence à Daoukro, avec une délégation du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), le président du PDCI et ex chef d’Etat, Henri Konan Bédié, a dénoncé les conflits communautaires, l’orpaillage clandestin et une fraude sur l’identité à Abobo (fief du parti présidentiel à Abidjan) pour fausser l’issue de la présidentielle. Il a affirmé que tout est fait pour que les Ivoiriens deviennent étrangers dans leur propre pays, réveillant ainsi les anciens démons. Pourquoi ce retour du concept polémique de l'ivoirité?

Instrumentalisation politicienne de Bédié

Le concept d'ivoirité est apparu en 1945 à Dakar (Sénégal), avec des étudiants ivoiriens. Il réapparaît avec Henri Konan Bédié en 1994 (Président de 1993-1999) dans un contexte de crise économique. Au pouvoir, Bédié a utilisé le concept d’ivoirité pour certes promouvoir la culture ivoirienne sous le slogan « consommons ivoirien» dans un contexte de dévaluation du francs CFA, mais il s’en est servi aussi pour exclure arbitrairement Alassane Ouattara de la présidentielle d’octobre 1995.

L’instrumentalisation politicienne de l’ivoirité a envenimé le débat politique conduisant au coup d’Etat militaire qui renversa Bédié, le 24 décembre 1999, et à des crises qui ont déchiré le pays. La sortie de Bédié est-elle une tactique politique pour mobiliser l’électorat autour de l’ivoirité en vue de 2020 ? Cela semble fort probable. En effet, depuis qu’il a quitté l’alliance avec le RDR (parti au pouvoir) en août 2018, Bédié affiche une position qui tranche avec sa posture durant le temps (2010-2018) où l’alliance fonctionnait bien. Pourtant, il a cautionné toutes les dérives autoritaires de Ouattara. Le référendum d’octobre 2016 en vue de l’adoption de la nouvelle Constitution s’est fait dans un contexte  de déni de la démocratie puisque tous les opposants au projet de Constitution ont été interdits de manifester et de battre campagne. Bédié a sanctionné les députés (Yasmina Ouégnin et Kouadio Konan Bertin) de son parti qui s’opposaient à ce projet en refusant que le parti parraine leurs candidatures aux législatives de décembre 2016. En clair, il est engagé dans des manœuvres politiques de reconquête du pouvoir sans une réelle offre politique pour changer les conditions de vie des Ivoiriens.

L’ivoirité semble donc relever du populisme pour séduire l’électorat ivoirien. En ce sens, Bédié ne cesse de traiter Ouattara d’enfant adultérin du président Houphouët Boigny. Une manière à peine voilée de remettre en cause ses origines. De plus, en affirmant que tout est fait pour que les Ivoiriens deviennent étrangers chez eux, Bédié se positionne comme celui qui défend les intérêts nationaux. Ainsi, il entend exploiter habilement la fibre patriotique sous le couvert de l’ivoirité pour consolider sa plateforme politique dans laquelle il invite les opposants,  notamment la branche du Front Populaire Ivoirien (FPI) fidèle à l’ex président Laurent Gbagbo et la société civile. En l’absence d’un projet de société crédible comme alternative à proposer aux Ivoiriens, l’ivoirité pourrait donc être ressuscitée pour servir les intérêts de son meilleur promoteur : Bédié.

Échec des politiques de réconciliation et de migration

Arrivé au pouvoir après avoir remporté la guerre née de la crise postélectorale de 2010-2011, Ouattara a opté pour une réconciliation nationale couplée à la justice. Malgré les critiques des opposants et des ONG par rapport au choix de l’ex-premier ministre, Charles Konan Banny,  pour diriger la Commission dialogue, vérité et réconciliation (CDVR) chargée de réconcilier les Ivoiriens, il a été maintenu par Ouattara. Ayant battu campagne pour lui  lors de la présidentielle de 2010 et acteur de la crise électorale, il a manqué de l’approbation de tous les acteurs politiques et des populations pour pleinement adhérer au projet de réconciliation. Aussi, la justice a été instrumentalisée par Ouattara et son clan pour se venger des pro-Gbagbo en déportant Laurent Gbagbo et Blé Goudé à la Cour pénale internationale et jetant ses proches dans les prisons ivoiriennes parfois en l’absence d’un procès équitable. Les proches de Ouattara notamment les chefs de guerre de l’ancienne rébellion ont été protégés de la justice internationale et nationale. C’est pourquoi la politique de réconciliation nationale a échoué. L’amnistie prise par Ouattara le 7 août 2018 en faveurs de 800 prisonniers de la crise postélectorale de 2010, n’a pas permis de relancer son projet de réconciliation. 

Ainsi, les fractures de la paix et de la cohésion sociale, de la cohabitation pacifique des populations nées des crises passées se sont exacerbées. D’où l’émergence des conflits fonciers et des conflits communautaires, à travers le pays dans le premier semestre de cette année, qui continuent de fragiliser une paix déjà précaire. Par ailleurs, la question de la migration dans le pays revient régulièrement dans le débat politique. Cependant, jusque-là, aucune politique migratoire objective, au-delà de toute inclinaison idéologique, n’a été adoptée. Depuis l’accession de Ouattara au pouvoir, des vagues successives de migration venues des pays voisins du Nord, notamment du Burkina Faso, déferlent sur l’Ouest ivoirien. Cette migration non contrôlée constitue l’un des déterminants des conflits fonciers récurrents dans cette zone de  forte production de cacao dont le pays demeure le 1er producteur mondial. L’échec de la politique de réconciliation et migratoire de Ouattara constitue un terreau pour l’ivoirité. La division actuelle entre les Ivoiriens laisse la porte ouverte aux discours nationalistes dont la fondation reste l’ivoirité.

Les conflits intercommunautaires, l’orpaillage clandestin et la fraude sur l’identité méritent de trouver des solutions urgentes. Ils ne devraient pas entrainer le retour de l’ivoirité. Il convient alors de proscrire l’ivoirité comme arme politique. Pour rappel, la crise postélectorale de 2010 a fait plus de 3000 morts selon le bilan officiel. Il ne faudrait pas créer les conditions d’une nouvelle guerre au lendemain de la présidentielle de 2020. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

Safiatou OUATTARA, chercheure ivoirienne – Le 3 juillet 2019.